Nova Scotia Archives

Une paroisse acadienne renaît

Les premiers cinquante ans de registres paroissiaux catholiques de la région d'Argyle après la Déportation


Sans exception, toutes les familles acadiennes dans la région d'Argyle après la Déportation étaient catholiques depuis des générations. En 1767, dès leur retour dans la région, il n'y avait ni de prêtres catholiques, ni d'églises catholiques. Trente ans se sont écoulés avant l'arrivée du premier prêtre résident. Comme a été le cas lors des années qui précédèrent la Déportation, des prêtres missionnaires itinérants se sont pourtant rendus à la région de temps en temps.


Les prêtres missionnaires dans la région d'Argyle

On sait qu'en 1769 le Père Charles-François Bailly de Messein a rendu visite à la région d'Argyle. Il semble avoir été le seul prêtre missionnaire durant cette période qui a tenu des documents ressemblant à un registre des baptêmes, des mariages et des enterrements qu'il a effectués lorsqu'il se retrouvait dans la région. Les quelques pages qui ont survécu du temps de Bailly dans la région d'Argyle sont reproduites ici. Ces entrées fournissent des liens essentiels aux documents présentés dans « Souvenirs d'une paroisse acadienne ».

Avant que Bailly termine ses fonctions en Nouvelle-Écosse en 1772, il a autorisé Pierre Muise de Rocco Point à effectuer des baptêmes et des mariages dans l'absence d'un prêtre. Une autorisation semblable fut donnée à Louis Robichaud dans la région de Clare.

Le prochain prêtre missionnaire à rendre visite à la région d'Argyle s'agit du Père Joseph-Mathurin Bourg. Il ne s'est pas installé dans la région, mais il est passé par Clare et Argyle de temps en temps. Plusieurs documents confirment qu'il s'est rendu à Argyle dans les étés de 1781, 1782 et 1783, et une autre fois dans le printemps de 1786. Bien qu'il n'ait pas tenu un registre officiel, il est évident qu'il a remis aux personnes impliquées des documents ecclésiastiques tels que des certificats de baptême et des certificats de mariage. Par exemple, un certificat de mariage remis à Benjamin Muise et Anne Doucet à Eel Brook / Sainte-Anne-du-Ruisseau en 1786 fait partie des papiers de famille de Benjamin Muise, détenus par le Centre d'études acadiennes à l'Université de Moncton, à Moncton au Nouveau-Brunswick. À part quelques exceptions rares, peu de ces documents existent encore de nos jours.

On présente ici une transcription du certificat Muise-Doucet, en tant qu'exemple du genre de document rédigé par le Père Bourg :

13 juin 1786

L'an mil sept cent quatrevingt six le treize juin par devant moi prêtre missionnaire curé de la Baÿe Ste Marie et Cap soussigné au défaut de notaire ont comparues en personne jeanne duhon veuve de François mius habitante et demeurante à tousquet d'une part et magdelaine mius veuve de Dominique doucet aussi de tousquet d'autre part. Lesquels voulant marier ensemble Leurs enfans ______ Benjamin mius et anne doucet de plein consentement d'eux sont convenus les deux contractans et dessus denommés.

1 de faire en sortes de Leur mariage, future communauté des biens fonds meubles et immeubles avenants
2 par la mort du premier Le survivant heritera en propre de toute la communauté et aura jusqu'à la mort la jouissance des biens fonds appartenant au premier mourant.
3 qu'à la mort du premier y aiant signé, Les enfans provenant du dit mariage, auront en propre Les biens fonds du premier mourant, et partageront la communauté par moitié vis à vis du survivant.

Fait et passé au ruisseau de l'anguille, les dits jour et an que dessus du consentement de toutes les dites parties en présence de jean mius, charles doucet, paul mius, jacques amireau, pierre potier, jean Bourg, qui ne sachant signer ont mis Leur marque ordinnaire

+ Marque de jean mius
+ marque de charles doucet
+ marque de paul mius
+ marque de jacques amireau
+ marque de pierre potiers
+ marque de jean bourg
+ Marque de duhon mère du garçon
+ marque de Magdelaine mius mère de la fille

Le dis (?) prêtre missionnaire
curé de La Baÿe Ste marie et cap sable
[signature ornée de Père Mathurin Bourg]

Ce fut lors des années 1780, lorsque Père Bourg se retrouvait dans la région, qu'une chapelle fut construite à la Pointe-à-Rocco à Eel Brook. On suppose que par la suite, lorsque les prêtres missionnaires se rendirent dans la région qu'ils tenaient la messe et accomplirent des rites de l'église ici.

Bourg rendit visite à la région d'Argyle pour la dernière fois dans le printemps de 1786. Un successeur, Père Jean-Antoine Ledru, arriva pendant cet été pour servir la région du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Pourtant, des problèmes sont survenus entre le nouveau prêtre et les Acadiens du comté de Digby, et il n'est pas certain qu'il rendit visite à la région d'Argyle lors de la brève période d'exercice de ses fonctions. Il partit de la Nouvelle-Écosse en 1789, faisant l'objet de suspicions soulevées par le clergé catholique, qui questionnèrent ses qualifications en tant que prêtre ordonné.

Ledru fut succédé par trois prêtres missionnaires irlandais dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, William Phelan (1789), Thomas Power (1790) et Thomas Grace (1790 à 1791). À l'exception de Grace, aucun de ces prêtres ne s'installa dans la région, mais rendit visite de temps en temps.


Jean-Mandé Sigogne — Le premier prêtre résident catholique de la région d'Argyle

Enfin, en 1799, l'abbé Jean-Mandé Sigogne fut nommé le premier prêtre catholique permanent dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Sigogne arriva à Halifax le 12 juin et passa les deux premières semaines avec son supérieur immédiat, James Jones, qui supervisa toutes les missions dans toutes les colonies Maritimes. Selon les écrits de Clarence J. d'Entremont dans son œuvre Histoire de Sainte-Anne-du-Ruisseau, Belleville, Rivière-Abram (Nouvelle-Écosse) (1995), Sigogne arriva à Eel Brook (Ste-Anne-du-Ruisseau) le 4 juillet 1799 à bord du bateau de pêche de Basile Bourque de cet endroit, où il s'est logé chez Joseph Bourque, le frère de Basile.

Il fut évident dès son arrivée, pourtant, que Sigogne servira aussi de prêtre pour le comté de Digby, avec sa plus grande population acadienne s'étendant le long de la côte de la Baie Sainte-Marie, connue sous le nom « French Shore » (Côte française), situé à une distance de quelques 50 miles. Par conséquent, il s'installa dans le presbytère à la Pointe-de-l'Église, et développa l'habitude de se rendre à la région d'Argyle plusieurs fois par année, où il séjourna durant de longues périodes au service des paroissiens.


Sigogne et la tenue de registre

Il y a eu beaucoup d'écrit à propos de Jean-Mandé Sigogne au cours des années, en particulier par Dr Gérald Boudreau de l'Université Sainte-Anne à la Pointe-de-l'Église. Les écrits de Sigogne, y compris ses premières correspondances avec l'Évèque du Québec, ont été analysés et examinés minutieusement, pour situer sa contribution à la communauté acadienne du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse dans le contexte historique approprié. L'information présentée dans « Une paroisse acadienne renaît », bien qu'elle se concentre sur les registres tenus par Sigogne dans la région d'Argyle, démontre toutefois qu'il tenait des registres méticuleux.

Lorsqu'il arriva à Eel Brook en 1799, il trouva la petite chapelle qui fut construite à Rocco Point. C'est ici qu'ils enterrèrent leurs décédés dans une parcelle de terre consacrée. Plus récemment, des archéologues de l'Université St. Mary's à Halifax ont effectué des études du site et en 1999, une chapelle commémorative fut construite pour célébrer le 200e anniversaire de la paroisse.

Sigogne a évidemment acheté un grand livre relié à Halifax ou ailleurs qui deviendra le premier registre paroissial de la région d'Argyle. Quelques jours après son arrivée, il commença l'exercice de ses fonctions de prêtre, y compris l'enregistrement des baptêmes, mariages et des enterrements, et sur la première page de son registre il écrivait,

"Je suis arrivé au Cap Sable le 4 de juillet 1799                        
Sigogne, pretre"

En ce qui concerne les baptêmes, Sigogne eut à combler le retard accumulé. En plus de ceux qui n'étaient pas déjà baptisés, il y avait plusieurs personnes qui auraient été baptisées par un laïc et qui voulaient que le rite soit confirmé ou consacré par un prêtre. Le retard était si grand que Sigogne nota également sur la première page du registre qu'il fut incapable de maintenir l'ordre original des baptêmes effectués. Il tenait des registres minutieux, et cet énoncé semble indiquer que l'information originale fut enregistrée sur des feuilles libres et inscrite soigneusement dans le registre officiel plus tard.

Sa première entrée officielle sur la première page du registre fut le baptême de Rosalie Dulain du 8 juillet 1799, quatre jours après son arrivée. Bien que Sigogne ait pris soin, ses registres reflètent néanmoins l'époque et l'endroit où il travailla. L'orthographe des noms, par exemple, et en particulier les noms de famille, n'avait aucun respect pour l'uniformité. Ce n'était pas inhabituel de découvrir que Sigogne écrit un nom comme Surette ou Cottreau de trois différentes façons dans une entrée de baptême ou de mariage. Le fait que 85 à 90% de la population acadienne à l'époque ne savait ni écrire, ni lire, explique les problèmes que cela entrainait pour le prêtre et son approche nonchalante quant à l'orthographe.

Puisque la majorité des gens ne savaient pas écrire, ils ne connaissaient l'orthographe de leurs noms. Sigogne eut donc besoin d'inscrire ces noms de son mieux à partir de ce qu'il entendait. La famille Hubbard est une des familles fondatrices de la région d'Argyle d'après la Déportation. Il s'agit d'une famille d'origines irlandaises-acadiennes et un nom que l'on retrouve couramment dans la région d'Argyle de nos jours. Sigogne, habitué à l'« H » muet français enregistra normalement le nom en tant que « O'Bird » et nota souvent que le paroissien en question était Irlandais. Pourtant, d'après le certificat du mariage du couple (John Hubbard et Magdeleine Modeste Mius) qui a eu lieu à Salem au Massachusetts le 16 janvier 1772, il est évident que le nom de famille était en effet « Hubbard » et il sera inscrit utilisant cette orthographe dans la région d'Argyle.

Malgré les défis auxquels Sigogne faisait face dans l'enregistrement des noms des certains de ses paroissiens acadiens, au moins ils parlaient la même langue. On retrouve également dans les registres, pourtant, plusieurs baptêmes et quelques mariages de la population Mi'kmaq. Le fait qu'un grand nombre de ces entrées sont incomplètes indique de plus grands problèmes pour Sigogne. Ce fut surement un défi d'enregistrer correctement un baptême ou un mariage de personnes qui parlèrent une langue entièrement différente et qui n'avaient probablement pas des prénoms catholiques, ou des noms de famille conformes à la tradition européenne. On le remarque particulièrement dans les premiers registres, le problème ayant été résolu avec le temps une fois que Sigogne apprit la langue Mi'kmaw.

Le fait que Sigogne ne connaissait aucune des familles acadiennes du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse lorsqu'il arriva explique jusqu'à un certain point la richesse de ses registres. En 1799 un grand nombre des familles avait tissé des liens de parenté. Il aurait été important que le prêtre puisse déchiffrer ces liens de parenté, particulièrement pour accorder les dispenses de mariage et pour identifier les obstacles possibles, tels que des mariages de cousins germains. Le résultat de l'attention qu'il portait à ces questions est un ensemble de documents très riche en détails primaires sur les familles fondatrices acadiennes de la région d'Argyle.

Considérez qu'en 1799 toutes les familles acadiennes de la région d'Argyle s'étaient installées ici pendant de nombreuses années, à partir de 1767 ou plus tôt. À l'exception d'un petit nombre de baptêmes et mariages effectués par le Père Bailly, que Sigogne n'aurait peut-être jamais vu, il n'existe aucun document officiel pour ces gens. Souvent, ils furent baptisés ou mariés, mais par des prêtres missionnaires itinérants qui ne tenaient pas de registres de leurs activités. Les registres de baptêmes expliquent souvent les liens de parenté précis entre le parrain ou la marraine et l'enfant. Souvent ces explications constituent la seule preuve d'ascendance ou des liens de famille qui existent entre ces personnes.

Le baptême de Magdelene Duon de Pubnico le 20 juillet 1799 est un bon exemple. Sigogne enregistra la date du baptême ainsi que la date de naissance (le 25 février 1798). Il note aussi que l'enfant fut baptisé auparavant par la sage-femme par nécessité, mais qu'il y avait des doutes par la suite sur la validité du baptême. Il identifia les parents de l'enfant comme étant Augustin Duon et Natalie Amirault et enregistra le parrain, Paul Duon, comme son oncle, et la marraine comme sa grand-mère, Anne d'Entremont. Bien que toute l'information que l'on retrouve dans les registres ne comporte pas le même niveau de détail, on en retrouve beaucoup où c'est le cas. De telles entrées peuvent fournir les détails de l'ascendance d'Acadiens qui ont été baptisés ou mariés bien avant 1799, et pour qui il n'existe aucun document du genre.

Tel que noté, peu à peu, plusieurs nouvelles familles françaises se sont installées dans la région d'Argyle, se mariant avec la population acadienne établie et devenant une partie du tissu social de la communauté. Le nom Boutier / Boucher constitue une telle famille. Lorsque Jean Boutier maria Anne Marguerite Doucete le 12 janvier 1802, Sigogne enregistra l'information suivante dans le registre, ce qui démontre clairement le détail et la richesse de certains de ces documents :

« Le douze de Janvier mil cens deux après trois publications de Bans de Mariage faites aux Prones de la Messe Paroissiale par trois jours de dimanche consécutifs savoir le 27 de décembre dernier le 3 & le 10 dupre-mois de Janvier entre Jean Boutier garçon fils majeur de feu Jean Boutier & de Marie Godréux, originaire de France delà ville de St. Malo département du même nom aujourd'hui résident dans cette Paroisse d'une part (Lequel ayant par accident dans Ses voyages perdu ses effets & les papiers depuis long temp m'a apporté le Certificat suivant signé d'un juge de Paix dece canton pour preuve qu'il n'avoit jamais été marié avant desortir de France nidepuis; copie du certificat, Argyle 14th December 1801. Personally appeared John Butihe (Boutier), and made oath he was born in old France in the town of Saut Mallo Parish of Pluon (Pluevehâne) his father name John Butihe (Boutier) his mother Mary Godril (Godreux) and he came from France to St. Peters, Newfoundland, from there to Nova Scotia & here he has resided since, and he never was married & never contracted marriage till the present contract. Sworn before one signed Joshua Frost, Justice of Peace, avec Jaoraphe & la marque ordinaire de Jean Boutier. Je Pretre soussigné certifie que le xxxxx certificat est copié exactement sans y avoir rien ayorité ou changé que les noms Propres qui tout entre Parenthese, par cequ'ils étoient écrits the p inexactement)

&

entre Anne Marguerite Doucete fille légitime de Michel Doucete & de Marie Miuce de cette Paroisse d'autre part
sans qu'il sesoit trouvé aucun empêchement canonique. Le Prêtre soussigné ai reçu leur mutuel consentement de Mariage & leur ai donné ensuite la bénédiction nuptiale avec les cérémonies de l'église catholique en presence & du consentement de Michel Doucete pere del'epôuse & devant Francois Gilis, Pierre Muice, Jean-Chrysostome LeBlanc, & Francois-David Doucete frere del'épouse decette Paroisse lesquels ont declaré nesavoir pas écrire ainsi que l'époux & l'épouse encepte Francois Gilis & Pierre Miuce. »

Cette entrée est signée par Francois Gilis, Pierre Mius et Père Sigogne lui-même.


L'accroissement de la population et la création de nouvelles missions et paroisses

Avec la croissance de la population de la région d'Argyle, il était inévitable que les plus grandes communautés demandent leurs propres églises, plutôt que de parcourir le long chemin jusqu'à l'église Sainte-Anne à Eel Brook. Pubnico fut la première communauté à bâtir sa propre chapelle. Celle-ci fut suffisamment complétée le 17 juillet 1815 pour que Père Sigogne consacre l'église. Elle fut nommée Saint-Pierre, et bien qu'au début elle ait été une mission de la paroisse Sainte-Anne elle est devenue une paroisse même après la construction de la chapelle. Pendant quelques ans, pourtant, tous les baptêmes, premières communions, confirmations, mariages et enterrements pour Pubnico étaient enregistrés dans les registres de Sainte-Anne, et ce n'était pas avant 1836 qu'un registre séparé fut commencé pour la paroisse Saint-Pierre.

Après Pubnico, la plus grande communauté acadienne dans la région d'Argyle était Wedgeport. À cette époque, c'est à dire de 1799 à 1849, Wedgeport était connu sous le nom « Tusket Wedge » par la communauté anglophone, et Bas-de-Tousquet par les Acadiens. La première chapelle fut construite ici en 1822 en tant que mission de la paroisse Sainte-Anne et fut nommée Saint-Michel. Avec le temps, elle deviendra aussi une paroisse même, dont le premier registre date de juillet 1836.

La prochaine mission ou paroisse que l'on subdivisa de Sainte-Anne fut Saint Ambrose, situé dans la ville de Yarmouth. Elle servit les Irlandais et autres catholiques qui se sont installés là. Après 1836, lorsque Saint-Michel fut établi à Bas-de-Tousquet, les résidents de Yarmouth se déplacèrent plus souvent à cette église, située plus près de la ville, et pendant un certain temps on retrouve leurs documents ici. Le premier registre de Saint Ambrose commence en 1845.

Bien que plusieurs autres paroisses et misions aient été établies dans le comté de Yarmouth dans les décennies qui suivent, en ce qui concerne la période de 1799 à 1849, tous les actes d'état civil effectués par l'Église catholique dans le comté de Yarmouth se retrouvent dans les registres de Sainte-Anne (1799 à 1849), Saint-Pierre (1836 à 1849), Saint-Michel (1836 à 1849) et Saint Ambrose (1845 à 1849).

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