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Le Cap-Breton industriel, de 1890 à 1920

Le Cap-Breton industriel, de 1890 à 1920

Avant 1890, la population de l'île du Cap-Breton se composait presque exclusivement de Mi'kmaq et de personnes d'origines britanniques, françaises ou écossaises. Le développement rapide de l'extraction du charbon dans les années 1880 ainsi que la construction de la première usine sidérurgique au Canada, à Sydney, ont attiré de très nombreux immigrants.

Il fallait absolument des travailleurs pour combler des milliers de nouveaux emplois, ce qui coïncida d'ailleurs avec les grandes migrations du centre et de l'est de l'Europe.  De nombreux émigrants se dirigeaient vers l'ouest des Prairies, mais beaucoup d'entre eux, surtout ceux qui venaient des centres industriels, préféraient vivre et travailler dans les centres urbains manufacturiers.  Le Cap-Breton industriel offrait donc des possibilités d'emploi.

Sydney, et, dans une moindre mesure, les villages voisins de Glace Bay, New Waterford, Dominion et Sydney Mines se développèrent donc rapidement, passant de moins de 10 000 habitants à plus de 75 000 d'ici 1920. Plus de 3 000 personnes sont également venues de Terre-Neuve. Des centaines sont arrivées d'Italie, de Russie, de Norvège, de Suède, d'Autriche-Hongrie et du Liban; ils furent rejoints par des Lituaniens, des Juifs, des Ukrainiens et des Polonais. En outre, de nombreux Belges, Juifs et Italiens partirent travailler dans les mines d'Inverness, dans l'ouest de l'île.

À Sydney, la plupart des immigrants s'installèrent non loin à pied de l'usine sidérurgique, surtout à Whitney Pier, qui s'est développé afin de pouvoir les accueillir. Les Ukrainiens et les Polonais, par exemple, y formèrent des communautés distinctes.

L'immigration polonaise commença avec l'arrivée de quatre familles, les Tynski, Paruch, Nowak et Siwak, qui vivaient dans la rue Ferris, dans le quartier Kolonia de Whitney Pier. Ils y construisirent leur propre église et se nourrissaient de plats traditionnels comme les pierogi (boulettes de pâte sans levain), qui sont encore très appréciées aujourd'hui à Sydney. Ils ont rapidement créé une société afin d'aider leurs compatriotes nouvellement arrivés et en particulier les salariés de l'aciérie qui travaillaient dans des conditions souvent dangereuses.

Les immigrants ukrainiens ont recueilli suffisamment d'argent pour construire une magnifique église coiffée d'un dôme doré ainsi qu'une salle paroissiale; cette église est aujourd'hui la seule du genre à l'est de Montréal.  Les Ukrainiens et les Polonais ont également légué à la province des traditions liées à la danse.

Alors que les Italiens du sud avaient tendance à travailler à l'aciérie, les Italiens du Nord, qui préféraient les mines de charbon, se sont installés principalement à Dominion et à New Waterford. Ils se sont vite fait connaître grâce aux pique-niques organisés dans leur cimetière– Saint-Nicolas à Whitney Pier – qui duraient des jours et pendant lesquels on chantait des chansons du pays et on jouait au baccia (boulingrin). Malgré les préjugés et l'injuste internement pendant les deux guerres, la communauté italienne possède toujours une forte identité locale.

La plupart des Libanais et des Juifs ne sont pas venus au Cap-Breton pour travailler dans les usines, mais pour ouvrir des magasins d'aliments et de bijoux ou colporter leurs marchandises, souvent à pied, dans les zones reculées de l'île. Les Libanais se sont installés dans le quartier de la rue Townsend, à Sydney; ils y ont construit des pensions de famille qui d'ailleurs existent toujours.  Ils avaient eux aussi leur propre église Maronite ainsi qu'une salle paroissiale, qui se sont rendues jusqu'à nous.

Les immigrants juifs étaient en général originaires de Pologne, de Russie et d'Allemagne. Certains, comme beaucoup d'Italiens, ont d'abord débarqué aux États-Unis avant de partir pour le Cap-Breton sur les conseils de parents ou après avoir entendu les agents de recrutement travaillant pour l'usine sidérurgique. Des synagogues furent établies à Whitney Pier, Glace Bay et New Waterford. Les Juifs avaient tendance à s'installer par petits groupes, ouvrant des magasins selon les possibilités.

Les immigrés de Terre-Neuve quant à eux étaient particulièrement désavantagés, puisqu'à l'époque Terre-Neuve ne faisait pas partie du Canada – c'est en effet en 1949 qu'elle intégrera le pays –, et beaucoup entraient illégalement en quittant leur bateau sans permission.  Craignant d'être expulsés, ils acceptaient les emplois les plus serviles et les plus dangereux, dans les mines et l'usine sidérurgique.

Le même traitement fut réservé aux Noirs recrutés dans les Antilles, notamment dans la Barbade, ou dans les centres industriels des États-Unis, comme Birmingham, Pittsburgh et New York. Les Afro-Américains, qui travaillaient principalement dans l'aciérie, étaient recrutés en raison de leurs compétences et dans l'espoir qu'ils transmettraient leur savoir-faire.  À cause de conditions de vie déplorables, dans le quartier surnommé « Coke Town » en raison de sa proximité avec les fours à coke, la plupart décidèrent de retourner aux États-Unis.

Les Barbadiens, cependant, restèrent et établirent des communautés permanentes. Beaucoup d'entre eux étaient des ouvriers qualifiés, mais les préjugés raciaux les cantonnaient au travail d'ouvriers dans les hauts fourneaux ou les fours à coke. Certains trouvèrent des emplois ailleurs et devinrent tailleurs, menuisiers ou épiciers. Ils n'habitaient pas seulement Whitney Pier, mais également New Waterford et Glace Bay, où ils construisirent des salles paroissiales, ainsi que le Menelik Hall à Sydney. Ils possédaient eux aussi leurs propres clubs et associations, ainsi que la seule église orthodoxe africaine du Canada.

Entre 1890 et 1920, le Cap-Breton industriel est devenu la région la plus cosmopolite de la région des Maritimes. Les immigrants y étaient suffisamment nombreux pour que leur langue et leur culture existent encore aujourd'hui.

Cela eat particulièrement vrai pour les Polonais, les Ukrainiens, les Italiens et les Noirs des Antilles, dont les églises et les salles paroissiales permettent à leur culture de se perpétuer.  Les plats libanais, ukrainiens et polonais faisaient partie des repas quotidiens de nombreuses familles de la région est du Cap-Breton, bien avant l'engouement pour les cuisines « ethniques »; de plus, le jeu libanais appelé Tarabish fait toujours partie des passe-temps favoris de l'île du Cap-Breton.